A mon arrivée au Gîte des Roses où se déroulait le séminaire, je fus accueillie par une charmante bénévole d'une soixantaine d'années, Lucienne, qui m'équipa aussitôt d'un badge, m'expliqua la disposition des lieux et l'emploi du temps. Munie de mes bagages je me présentai à l'entrée du bâtiment réservé aux chambres. Un autre bénévole sensiblement du même âge nommé Yves, m'offrit de revenir prendre un verre après avoir déposé mes affaires.
La chambre était très fraîche, je réglai le thermostat pour avoir une ambiance plus agréable à mon retour. Yves me guida jusqu'à une véranda à l'arrière de la maison dont les baies vitrées donnaient sur un petit jardin clos de murs.
Cinq personnes étaient là, un couple trentenaire, Sylvia et Nathan, conteurs et animateurs pour enfants, Marianne une proche collaboratrice d'Abdul et surtout mes amis Florian et Clarance, conteurs et guides qui m'embrassèrent avec enthousiasme.
Florian reprit la conversation interrompue par mon arrivée sur son expérience théâtrale de l'oeuvre de Wolfram von Eschenbach, d'abord avec Lohengrin et prochainement avec une adaptation de Parzifal.
Je demandai à Clarance si elle avait vu Abdul, Marianne intervint aussitôt en disant:
- Il vous prie de l'excuser, il ne peut se joindre à nous et m'a demandé de le remplacer, il nous rejoindra dès que possible.
- J'espère que ce n'est pas grave, dit Clarance manifestement inquiète.
Marianne se raidit un peu et répondit:
- Vous savez que je ne peux rien dire, mais je puis vous assurer que nous le verrons avant la fin de ce séminaire. Quant à moi, je vais préparer mon intervention, à tout de suite.
Elle s'éloigna aussitôt sans se retourner.
Clarance me dit que Abdul était en chimiothérapie une semaine par mois depuis quelques séances, mais habituellement il les supportait bien et les dates en avaient été choisies en fonction de son planning.
Cette nouvelle était un choc pour moi, aussi elle tenta de me rassurer et orienta notre conversation sur les passions qui nous avaient rapprochées lors de mon dernier séjour, archéologie, architecture sacrée, histoire du christianisme. Mais je n'avais pas la tête à la discussion et la sonnerie de début de séance fut un soulagement.
Notre petit groupe se dirigea vers la salle de conférence en traversant la cour sablée de notre arrivée. La salle d'une centaine de places était à moitié remplie, les sièges étaient disposés par rangées de six, Florian et Clarance rejoignirent Marianne. Une jeune femme avec laquelle j'avais déjà sympathisé, Estelle, s'installa près de moi. Je l'avais vue à plusieurs reprises au hasard de conférences dans ma région. Nous étions aussi surprises l'une que l'autre de nous retrouver si loin de nos bases.
Elle me raconta son dernier stage de méditation pendant lequel elle avait continué sa progression en pratique énergétique de guérison-harmonie avec son compagnon David. Pour elle le plus important était de se mettre en état d'amour inconditionnel et d'accepter d'être un canal d'énergie sans s'impliquer.
Soudain au moment où Marianne commença à parler au micro, je sentis une main sur mon épaule, je me retournai sans voir personne, mais j'entendis un petit rire dans mon dos. Fernand était là! Il m'embrassa bruyamment suscitant des "chuts" insistants de nos voisins, je lui présentai brièvement Estelle qu'il embrassa aussi et il s'assit derrière nous.
Marianne fit un bref discours d'introduction et présenta les grandes lignes du programme en trois parties selon différents aspects du Graal. Si les thèmes n'étaient pas originaux par la force des choses, la méthode de présentation l'était plus. Des intervenants se succèderaient sur un même thème en présentant des exposés de dix minutes, puis se regrouperaient pour une séance d'échange avec le public. Des petits groupes de discussion dans l'après-midi seraient proposés en présence d'un ou deux intervenants du matin.
Chaque fin de journée une synthèse des échanges serait écrite et remise aux participants dès le lendemain.
Quelques officiels prirent ensuite la parole pour préciser les liens de ce colloque avec les organismes, les politiques régionaux, et les généreux contributeurs au titre du mécénat culturel.
En clôture de journée, un dîner devait réunir organisateurs, participants et intervenants à 20 heures.
A la fin de cette présentation, Marianne nous fixa un rendez-vous à 19 heures au jardin d'hiver. En attendant, nous avions le temps de nous dégourdir les jambes. Fernand proposa de nous faire visiter le parc, façon pour lui de rester avec nous et surtout près d'Estelle qui ne semblait pas insensible à son charme d'homme des bois.
Lorsque Marianne nous appela de loin, Fernand fut un instant tenté de faire plutôt une séance buissonnière, mais il resta finalement aux côtés d'Estelle qui était motivée pour découvrir toutes les facettes de l'univers du Graal et autres mystères.
La véranda-serre du jardin d'hiver était aménagée pour laisser un espace central entre les plantes aux pots imposants qui rejoindraient les allées du parc aux beaux jours. Quelques chaises, une table et un écran blanc étaient disposés dans cet espace vert luxuriant.
Avec Florian, Clarance, Sylvia et Nathan, Lucienne et Yves, nous étions au complet et déplorions l'absence d'Abdul. Marianne ne nous laissa pas le temps de nous attendrir. Elle nous présenta de son mieux ce qu'elle avait préparé avec lui, il nous demandait notre participation pour regarder d'un oeil neuf ce marronnier des mystères ésotériques, le carré Rotas-Sator.
Elle nous montra des images de Carrés (1), majoritairement des Carrés Sator. Les plus originaux montraient des variantes comme celui du menhir du Pla de las Brugos à Rennes-le-Château transformé en statue du Roi Dagobert, accompagné d'une inscription en grec sur l'autre face. Le P y figurait pour un R grec: POTAS OPERA TEHET AREPO SATOP.

Carré Rotas-Sator-Dagobert (http://www.angolohermes.com/simboli/sator/sator4.html)
Les O comportaient un point, comme un oeil et un H semblait remplacer le N au milieu.
D'autres étaient circulaires ou encore d'un graphisme allusif comme la Pierre de Stenay (2) découverte à la fin du XIX° siècle, hélas disparue, mais qu'une copie restitue avec les lettres SRNPR disposées verticalement, un grand chevron et une croix.

Reproduction Pierre de Stenay (http://www.portail-rennes-le-chateau.com/stenay_dagobert.htm)
Le chevron montre effectivement la disposition des lettres dans le carré Sator.
sATOR
ArEPO
TEnET
OpERA
rOTAS
Marianne insista sur le relevé graphique des Carrés de Pompéi (3), nous demandant de prêter attention à chaque détail.



Elle conclut en rappelant les données que j'avais vues dans le livret envoyé par Abdul et nous fournit des références pour aller plus loin dans l'histoire des recherches et les différentes hypothèses d'interprétation. (4) Puis elle nous demanda notre avis. Je vous passe les remarques plus ou moins farfelues ou déjà formulées par ailleurs. Voici celles qui ont retenu notre attention:
Selon Fernand le terme Arepo qui serait gaulois et désignerait "l'extrémité du champ de labour" prise au sens figuré donnait en français "à tout bout de champ"(5). Cela nous sembla judicieux et donna l'idée à Marianne de l'expression "en toute extrémité". Nous avions alors un sens religieux qui se dégageait de cette phrase:
Le Créateur en toute extrémité tient l'Oeuvre des Roues. Ces roues nous évoquant celles du destin.
On pouvait relier les O et A périphériques portant ainsi à trois le nombre des croix possibles dans le Carré avec celle du Tenet.

Nathan remarqua alors la disposition des voyelles qui reliées formaient une croix de Malte ou croix des Béatitudes et en traversant la case centrale du N, le mot AEON.

Croix de Malte-AEON
Lucienne nous signala le triangle au-dessus du carré de Pompéi, Yves le vit comme une sorte de flèche désignant le T ou la ligne TENET. Fernand dit en blaguant "mets-le au coin". Florian se leva brusquement et dit:
-Mais c'est bien sûr, il faut tourner la croix Tenet jusque dans l'angle!
Marianne alla chercher un tableau blanc équipé de feuillets de papier et prit un marqueur pour suivre l'idée.

- Et voilà, dit Florian, on trouve en angle ou en chevron SRNPR comme sur la pierre de Stenay.
- Ce nouveau carré ressemble à l'hypothèse de Nicolas Vinel, ajouta Marianne. Il a utilisé un modèle mathématique de carré pythagoricien, il obtient ce carré avec une inversion des deux lettres de la croix autour du N.(6)
- Donc on inverse le R et le S.
- C'est peut-être ce que signifie le S rajouté à côté du R sur le premier carré de Pompéi, remarqua Estelle approuvée par Fernand.
- Voyons ce que ça donne, reprit Marianne en écrivant:

- Et voilà le Topo dit Fernand, Ara Aerea, autel d'airain? Ce Carré est un autel symbolique, ça alors!
Marianne précisa:
- Nicolas Vinel a aussi remarqué les lettres restantes, SERPENS, évoquant le serpent d'airain ou de bronze que Dieu a indiqué à Moïse, il a alors mis ce symbole de Salut en étendard pour protéger son peuple des serpents.
- C'est donc aussi un symbole de Salut, dit Clarance, ce qui va bien avec l'autre symbole pythagoricien VALE (Porte-toi bien, voeu de bonne santé) accompagnant les deux Carrés pompéiens.
- Mr Vinel attribue ce carré à une communauté juive, ajouta Marianne, mais les pythagoriciens n'étaient pas loin à l'époque et les plus importants d'entre eux vivaient quelques siècles auparavant à Tarente, en Italie du Sud.
- D'ailleurs, il reste en périphérie TopoTara, or Taras en latin désigne Tarente, remarqua Yves. Donc ce serait "lieu Tarente" comme une signature géographique?
- Excellent, conclut Marianne, nous avons bien travaillé, il est temps maintenant d'aller dîner.
Fernand se leva brusquement de sa chaise, faillit la renverser et se précipita pour tendre sa veste à Estelle qui n'avait nul besoin de tant de sollicitude, mais se contenta de remercier avec un gentil sourire.
Fernand ne remarqua pas nos sourires légèrement moqueurs. Il ne quittait plus Estelle des yeux, il se précipita pour lui ouvrir la porte, l'accompagna jusqu'à sa place au dîner et bien sûr se plaça près d'elle.
Le repas simple et savoureux fut agréablement rythmé par un spectacle alternant contes mimés et chants accompagnés à la guitare et l'accordéon. L'ambiance était détendue et festive, mais fatiguée par le voyage, je laissai mes compagnons de table dès que j'eus fini mon dessert.
(1) http://www.duepassinelmistero.com/Il%20Magico%20quadrato,%20SATOR....htm
(2) http://www.portail-rennes-le-chateau.com/stenay_dagobert.htm
(3) Un carré partiel entouré d'autres annotations fut d'abord découvert dans les ruines de la riche villa de Pasquius Proculus en 1925. http://locipompeiani.free.fr/pages/paquiusproculus00.html
Un autre exemplaire, complet et aussi annoté fut découvert en 1936 gravé sur une colonne de la Grande Palestre de Pompéi, un gymnase à la mode grecque, donc lieu d'exercices sportifs et d'éducation.
http://www.duepassinelmistero.com/Il%20Magico%20quadrato,%20SATOR....htm
(4) Synthèse des hypothèses et aspect historique
http://www.paperblog.fr/1170737/le-carre-sator-le-pater-noster-et-la-croix/
(5) http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1953_num_97_2_10105
Extrait: Carcopino convaincu par Vendryies conclut: arepo correspond à un adjectif gaulois pris adverbialement qui voudrait dire « à l'extrémité du champ », c'est-à-dire au bout du carré par référence à la charrue qui tourne au bout du carré labouré pour tourner. C'est aussi au figuré le bout de la vie attesté par ailleurs dans des textes classiques latins.
Cela correspond à l'économie du carré qu'il s'est efforcé de définir. La phrase du carré a ainsi un sens banal pour les païens, un sens caché représentant la protection divine à l'extrémité du sillon, sur le passage qui mène de la vie à l'éternité.
(6) http://rhr.revues.org/5136 (PDF possible)