Suite de Perceval et Parzival, une même source, des contextes différents (5) à voir ici.
Je rejoignis Emeline et Guillaume après avoir pris congé de mes hôtes. Ils connaissaient la fougue passionnée de leur fille et préféraient renoncer à une soirée "prise de tête". Moi je savais que j'allais découvrir une période fascinante que l'on appelait maintenant la Renaissance du XII° siècle après avoir longtemps vu le Moyen-âge comme un long intermède barbare!
Emeline avait étalé ses notes et documents sur la table afin de pouvoir s'y référer rapidement. Guillaume était assis à sa droite et ils prenaient manifestement tout ça très au sérieux. Je faillis m'éclipser, mais elle me désigna la place à sa gauche et reprit aussitôt son commentaire d'une carte de la France -qui n'existait pas encore en tant que telle- en 1180, placée à côté de la carte des divisions de l'Empire au IX° siècle:

http://www.cartesfrance.fr/histoire/cartes-royaume-capetiens/carte-royaume-capetiens-1180.html

http://his.nicolas.free.fr/Panorama/PagePanorama.php?mnemo=EmpireCarolingien (au Traité de Verdun, 843)
- Je commençais tout juste. La partie ouest (ancienne Francie occidentale) était soumise à un Plantagenêt, Henri II originaire d'Anjou qui était aussi roi d'Angleterre. La reine était la belle et puissante Aliénor d'Aquitaine, épousée après un coup de foudre réciproque. Elle était l'ex-femme du roi Louis VII dont elle avait eu deux filles, son grand-père était le premier troubadour occitan célèbre, le duc d'Aquitaine, Guillaume IX de Poitiers qui s'exprimait en langue d'oc ("oui" en occitan).
"Dans leur prestigieuse cour, le roi Henri II et Aliénor exploitaient à fond le mythe du roi Arthur et les légendes de la "Matière de Bretagne", pleine de merveilleux et de confrontation magiques avec l'Au-delà. En 1191, sous le règne de leur fils, Richard Coeur-de-Lion, les recherches qu'ils avaient entreprises aboutirent: la tombe du Roi Arthur et de Guenièvre fut trouvée à Glastonbury.
- Comme par hasard, dans un haut lieu druidique puis chrétien d'Angleterre! commenta Guillaume.
- Tout à fait, acquiesça Emeline qui reprit sa description de la carte. Dans la partie centrale, l'ancienne Lotharingie, tu vois le Comté de Champagne. Il est riche, ses foires sont célèbres et sa cour compte entre autres Chrétien de Troyes qui écrit pour la Comtesse Marie, fille d'Aliénor et de Louis VII, épouse de Henri I le Libéral.
"La Champagne est par ailleurs le berceau du développement ecclésiastique cistercien (avec Saint Bernard de Clairvaux initiateur des Templiers; le Pape de la première croisade Urbain II…) qui rayonne largement dans toute l'Europe.
"Au Nord, le Comté de Flandre est aussi très puissant grâce à un commerce florissant et de célèbres foires. Philippe d'Alsace, comte de Flandre est un familier de Marie de Champagne et Chrétien de Troyes lui doit le manuscrit qui lui inspire Perceval.
"Dans le sud, le Comté de Toulouse entretient des liens avec ses voisins, Provence et surtout nord de l'Espagne. Ils sont alliés dans la lutte contre les Sarrasins avec lesquels ils ont cependant des échanges.
"Enfin le roi des Francs, Louis VII a un tout petit territoire autour de Paris! En troisième noces, en l'absence d'héritier mâle, il a épousé Adèle de Champagne, soeur de Henri I le Libéral, elle lui a donné un fils, le futur Philippe-Auguste.
- Le monde est petit! s'exclama Guillaume
- Tu ne crois pas si bien dire, répondit Emeline, à cette époque, tous les comtés, duchés et royaumes ont tissé des liens familiaux par mariage entre eux, si bien qu'à un moment pour respecter le droit canon (que Louis VII avait utilisé pour se débarrasser d'Aliénor), Philippe-Auguste prendra pour seconde épouse une danoise, puis une tchèque de Moravie! Mais il sera aussi le premier roi à utiliser le titre de roi de France.
"Sur la carte il nous reste à l'est l'ancienne Francie orientale qui est alors l'Empire romain et germanique, (il ne sera appelé Saint-Empire qu'au milieu XIII° siècle sous Frédéric Barberousse). Wolfram von Eschenbach est originaire de Franconie (nord-est sur la carte, sous la légende). Et tu vois au sud, une partie de la Bourgogne et de la Provence est alors incorporée à l'Empire.
" Maintenant nous allons pouvoir passer à Chrétien de Troyes. On ne connaît pas grand chose de lui, il serait né vers 1135 et mort vers 1183 ou peut-être 1190. C'est à priori un clerc, qui a étudié dans le milieu ecclésiastique les disciplines classiques de l'époque.
"Il est poète à la cour de Champagne et le premier romancier connu à écrire dans une langue romane, il s'exprime en langue d'oïl (oui avec l'accent du nord, cette langue correspond au vieux français). Il maîtrise évidemment le latin et a traduit des oeuvres d'Ovide, le grand poète de l'Antiquité, romain de naissance et féru de culture grecque.
"Il connaît aussi la Matière de Bretagne et contribue à sa popularité grâce à plusieurs romans inspirés de ses thèmes.
"On n'a pas la trace du livre que lui aurait donné Philippe d'Alsace, Comte de Flandre et dont il s'est inspiré pour rédiger aux alentours de 1180 son récit hélas inachevé.
- On ne sait donc pas non plus ce que devient son Perceval, dit Guillaume. Ni quelles étaient ses motivations profondes pour écrire ce roman.
- Peut-être que Philippe d'Alsace avait des ambitions particulières en commandant cette oeuvre, dis-je. C'était le cas d'autres puissants, comme Henri II d'Angleterre avec le cycle arthurien, les Carolingiens avec les chansons de geste de la Matière de France…,
- C'est une bonne idée, allons y voir de plus près, confirma Emeline en consultant ses notes. Voilà, Philippe d'Alsace Comte de Flandre, était un grand seigneur, un homme cultivé et influent qui assumait à l'occasion un rôle de diplomate entre les puissants en conflit. Il faut dire que sa famille était apparentée à la famille impériale germanique ainsi qu'aux maisons royales et princières de son temps. Il combattit en Terre Sainte et s'intéressa à l'Orient, tout comme son père, le Comte de Flandre Thierry d'Alsace et sa mère, Sibylle d'Anjou, fille de Foulques V d'Anjou Roi de Jérusalem et tante d'Henri II d'Angleterre. Il n'eut pas d'héritier direct.
"Son père, Thierry d'Alsace qui avait participé vaillamment à la deuxième croisade avait reçu en 1146 une précieuse relique du patriarche de Jérusalem: une ampoule de quelques gouttes du sang du Christ qui fut accueillie dans une immense ferveur populaire à Bruges, un des ports les plus prospères de l'Occident, dont elle accrut ainsi le renom.

Relique du Saint-Sang, Bruges (wikipédia)
- La fameuse Basilique du Saint-Sang de Bruges, a été élevée en son honneur, dit Guillaume enthousiaste.
Emeline sourit et reprit:
- Revenons à Philippe d'Alsace. En 1178, revenant de Palestine Louis VII est malade. Il le nomme tuteur de son jeune fils le futur Philippe-Auguste qui lui-même victime d'un accident de chasse frôle la mort, mais finit par guérir avant d'être associé à la couronne et sacré l'année suivante. Il se marie avec une nièce de Philippe d'Alsace puis devient roi en 1180 à la mort de Louis VII, il a alors quinze ans.
- Et la valeur n'attend pas le nombre des années! dis-je.
- En effet, confirma Emeline, le jeune roi se montre ambitieux et habile, il s'allie à Henri II d'Angleterre pour renforcer ses positions face aux maisons de Flandre et de Champagne. Dès 1181, il rentre en conflit avec Philippe d'Alsace qui prend la tête des barons opposés au roi.
- Serait-il ingrat? demanda Guillaume.
- Il n'est pas arrêté par les sentiments, c'est sûr, répondit Emeline. En 1182, plus par intérêt que par conviction, pour renflouer les caisses, il expulse les juifs et récupère leurs biens. Mais c'est dans l'air du temps, il est encouragé en ce sens par le Pape Innocent III.
- Et Philippe d'Alsace? dit Guillaume qui ne voulait pas perdre le fil.
- Il se remarie après le décès de sa femme en 1183 avec Mathilde du Portugal, (royaume qui vient d'être créé par le père de celle-ci). Elle est apparentée à la famille du royaume de Bourgogne lié au royaume de Provence jusqu'à leur annexion par l'empire germanique, annexion partielle qui date du début du XI° siècle si vous vous souvenez de la carte.
- Je voulais dire comment ça se passe pour lui dans son conflit avec son ex-protégé, précisa Guillaume.
- J'y viens, répondit Emeline, il négocie la paix avec Philippe-Auguste en 1186. Ils participent ensemble à la troisième croisade en 1190, avec Richard Coeur-de-Lion, devenu roi d'Angleterre depuis la mort de son père Henri II l'année précédente. Il meurt au siège de Saint-Jean d'Acre en 1191. A la mort de sa femme, ses terres reviennent au roi.
- Fin de la Cour de Flandre, commenta Guillaume, je comprends que ça ne les intéresse plus le Conte du Graal!
- Détrompe toi, répondit Emeline. Un moine attaché à la cour de Flandre, Wauchier de Denain écrit les deux premières continuations de Perceval au début du XIII° siècle. Mais s'il poursuit lui aussi dans la voie de la christianisation du Graal, c'est surtout Robert de Boron, un écrivain de Franche-Comté qui avec l'Estoire du Graal écrit vers 1200, donne toute son envergure mythique au Saint-Graal.
- Et la Cour de Champagne, a-t-elle eu une influence dans cette création mythico-religieuse? demandai-je.
- Tu penses aux Comtes de Champagne proches des cisterciens et de l'Ordre du Temple, dit Emeline. C'est vrai qu'il faut aussi examiner ce contexte prestigieux pour comprendre les conditions d'émergence du Conte du Graal.
Donc le premier Comte de Champagne est Hugues I° au début XII° siècle, il est le gendre du roi de France puis en seconde noces le gendre du Comte de Bourgogne. Il a pour ami, Bernard de Clairvaux, jeune noble de 25 ans converti à la vie ecclésiastique et venant de l'abbaye de Cîteaux (Bourgogne). Il lui offre des terres pour créer l'abbaye de Clairvaux qui essaime bientôt en multiples filiales.
"Bernard de Clairvaux est une personnalité tout à fait remarquable, il est régulièrement consulté par les rois et les Papes, on peut dire qu'il domine de sa stature spirituelle et intellectuelle toute la chrétienté (et tous s'y soumettent!). Sa pensée est inspirée par Saint Augustin, Père de l'Eglise du IV° siècle qu'il admire.
"En 1130, appelé par le roi Louis VI pour régler le schisme qui menace d'ébranler le pouvoir sacerdotal, il choisit le parti du Pape Innocent II, réfugié en France, contre l'antipape Anaclet II soutenu par le roi Roger II de Sicile et auquel il oppose ses racines juives. Mais un peu plus tard il s'opposera aussi aux violences contre les juifs.
"Pour obéir au Pape qu'il a fait élire en 1145, l'année suivante, malgré ses réticences, avec ardeur il prêche à Vezelay pour la deuxième croisade qui sera emmenée par Louis VII.
A l'époque, il lutte surtout contre l'hérésie cathare répandue en Europe et principalement dans le sud de la France plus tolérant envers les autres confessions: les anciens wisigoths étaient chrétiens ariens, la communauté juive y était active, l'Espagne islamique était proche. Il tente d'abord de convaincre par ses prêches énergiques au milieu du XII° siècle, avant de proposer une répression qui se manifeste à partir de 1208.
- Et il a créé l'Ordre des templiers! dit Guillaume.
- Pas tout à fait, répondit Emeline, c'est Hugues de Payns, Comte de Champagne avec quelques autres grands chevaliers profondément religieux et engagés dans la protection des Lieux Saints de Jérusalem. Mais rapidement sollicité, il donne effectivement à l'Ordre du Temple, une base inédite avec le concept de "moine-soldat" menant une guerre juste au nom de Dieu, et surtout il prépare une Règle de l'Ordre qu'il fait approuver au Concile de Troyes en 1129, ce qui assure à l'Ordre une indépendance des pouvoirs inusitée pour l'époque.
- Les fondateurs de l'Ordre du Temple sont tous de Champagne? demanda Guillaume.
- Pas seulement, répondit Emeline. On y trouve l'oncle de Bernard, André de Monbard originaire de Bourgogne; Hugues de Payns déjà cité, de Champagne, Godefroy de Saint-Omer de Flandre, il y a aussi un provençal, Rolland et puis d'autres, neuf en tout.