Chapitre V du Roman du Graal dévoilé
Dès mon réveil, je finalisai le cercle des personnages des légendes arthuriennes associés aux lieux de Brocéliande. Lancelot et Guenièvre au Pont du Secret, Viviane et son Hostié, Morgane dans le Val sans Retour, Merlin au Miroir des Fées ou avec Viviane à la Fontaine de Barenton, Viviane élevant Lancelot avec Merlin à Comper, Merlin et son Tombeau à côté de la Fontaine de Jouvence... Autant de lieux stimulant l'imaginaire par la mise en scène de multiples légendes. J'avais ainsi trois cercles et je savais que le suivant était celui des forteresses. Pourtant je ne progressai plus assez vite à mon goût et mon séjour tirait à sa fin, je résolus de téléphoner à Fernand.
Lorsque je lui parlai de mon proche départ, Fernand insista pour qu'auparavant j'explore la partie ouest de Brocéliande afin de mieux comprendre les particularités de ce lieu justifiant selon lui l'implantation du mythe du Graal. Il me proposa de le rejoindre, il partait avec un groupe pour visiter Campénéac, Néant-sur-Yvel et en retournant vers Tréhorenteuc, le Jardin-aux-Moines. J'acceptai sa proposition, je n'avais rien de mieux à faire pour ce que je pensais être mon dernier jour dans cette région et j'espérai secrètement encore rencontrer Merlin.
Nous étions huit en tout, notre guide et chauffeur Bastien, un homme entre deux âges, très calme et bien organisé; deux couples d'amis touristes sexagénaires avec la panoplie appareil photo, bâtons de marche, vêtements et chaussures de baroudeur, sac à dos ventrus.
Je reconnus à peine Fernand tant il avait soigné son apparence. Etait-ce grâce à la présence de son amie Lor-re-key qu'il me nomma de nouveau en épelant son nom? Il s'était rendu compte que je ne l'avais pas bien compris. Elle était sobrement vêtue de vêtements masculins confortables qui ne mettaient pas vraiment en valeur sa féminité, mais ainsi on remarquait moins sa petite taille. Elle avait de grands yeux d'enfant, tour à tour curieux de ce qui l'entourait ou comme fixés sur un monde intérieur. Elle était silencieuse, souriait beaucoup et regardait avec une tendresse émouvante Fernand qui se montrait très prévenant envers elle.
Campénéac
Notre première excursion se déroula à Campénéac, une bourgade située au sud-ouest de la forêt de Paimpont, non loin de Ploërmel. La région garde la trace de nombreux vestiges mégalithiques. Son nom autrefois était Brénéan ou Bernéan. D'après Fernand cela pouvait se traduire par "colline du Ciel ou du Németon", on retrouvait la trace de ce fameux sanctuaire de Brocéliande évoqué là aussi tout comme à Néant.
Je lui fis remarquer qu'en terme de hauteur, la commune ne culminait pas bien haut! Il répondit en riant: "Tu verras tout à l'heure! En attendant, suivons le guide". Bastien se dirigeait alors vers l'église, suivi des deux couples. A peine entré, rapidement il nous dirigea vers la fameuse chaire soutenue par le diable à genoux. Les femmes, après des exclamations de surprise écoutèrent religieusement ses explications.
- L'église a été reconstruite fin XIX° sur les restes d'une ancienne église, la chaire date aussi de cette époque, et localement, devant cette représentation, on évoquait parfois Merlin, fils d'une vierge pieuse et du diable; le message était alors clair, l'église avait triomphé du diable et … de Merlin!
Un homme réagit vivement : "Nous avons déjà vu des statues de diables dans l'église ailleurs, en Italie ou en France et personne ne nous parlait de Merlin".
Fernand m'attira à part et me dit: "ce diable a en effet un rapport avec Merlin, mais ce n'est pas celui-là. Ce diable est Asmodée, gardien de trésors de surcroît et je t'en parlerai plus tard".
Il fallait suivre Bastien qui sortait au pas de charge, Fernand se précipita vers lui et lui demanda de nous emmener vers la chapelle Saint-Jean. Un peu agacé, Bastien répondit que c'était bien son intention puis il nous dit que sur la commune de nombreux mégalithes avaient été érigés dont une allée couverte, une sorte de dolmen d'environ 10 mètres de long, détruite pour le passage d'une route.
Vers Saint-Jean, après la Butte de Tiot, l'endroit était effectivement situé plus haut à 180 mètres environ tandis que l'altitude moyenne du village était de 80 m en moyenne. Juste à l'ouest de Saint-Jean, on atteignait même 236 m, là on pouvait effectivement parler de "haut-lieu" de Campénéac.
La chapelle Saint-Jean de Campénéac avait été fondée par les chevaliers de l'Ordre Templier avant d'être donnée aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Une fontaine coule tout près, c'est l'une des trois sources de l'Aff.
Le culte de la Saint-Jean d'été, le 24 juin, y était célébré autrefois. Bastien nous signala l'importance du culte de Saint Jean et même des deux Saints Jean pour les Templiers (en lien avec le solstice d'hiver et le solstice d'été).
Fernand me regarda avec un petit sourire et murmura près de moi : "Tu te souviens de Barenton"? J'acquiesçai en silence sous le regard énigmatique de Lorrekey qui manifestement ne nous comprenait pas. Pour moi effectivement, tout était réuni pour en faire un pendant de Barenton au solstice d'été: la hauteur, la fontaine, l'aspect de l'endroit avec ses grandes dalles de schiste…
Bastien nous apprit que la chapelle avait été construite sur l'emplacement d'un ermitage fondé au VI° siècle, soit à l'époque de la christianisation de la région par Saint Armel. Venu d'Irlande, il avait fondé Ploërmel, (Plou Armel: Paroisse d'Armel) non loin de là, à la lisière sud-ouest de la forêt. Et nul doute que la christianisation d'un culte de Saint Jean avait remplacé ici un culte païen des fontaines plus ancien.
Fernand se mit soudain à chantonner, Bastien se tourna vers lui et lui dit:
- Je croyais qu'on avait perdu l'air.
- Il faut croire que je l'ai retrouvé! répondit Fernand en entonnant un refrain où il était question de gars de Campénéac.
Bastien haussa les épaules et répondit aux interrogations des touristes.
- Il existe un vieux chant gallo - le langage d'ici qui est différent du breton, gallo/gaulois en quelque sorte - et ce chant dont on ne connaît pas l'air officiel s'appelle "Les gars de Campénéac", il aurait été chanté à la cour de Louis XIV qui aurait ainsi entendu parler de ce pays breton.
Lorrekey se mit alors à taper dans les mains et à esquisser quelques pas de danse et révérences autour de Fernand, cela fit sourire tout le monde et détendit Bastien avant de reprendre la route.
Néant-sur-Yvel
En arrivant à Néant, nous avions une vue superbe sur la forêt de Brocéliande étendue sur les collines de la Haute-forêt et notre première escale en ce lieu nous fit découvrir le point haut, la butte Saint-Michel, on y découvrait le panorama entre les arbres, presque à 360°. Une grotte "imitation de Lourdes" était au pied de la butte, mais Bastien nous conduisit au sommet pour admirer la croix monolithe de schiste rouge. On racontait que là encore, se tenait un lieu de culte païen avant la christianisation.
L'actuelle commune de Mauron et celle de Néant formaient autrefois un même territoire dont le bourg principal était Kernéan. Une forteresse féodale au château du Bois-de-la-Roche en surplomb du val du Livet, défendait toute cette partie ouest de Brocéliande, de Campénéac à Saint-Brieuc-de-Mauron. Et le nom de Néan surgissait un peu partout (Brénéan, Kernéan, Pertuis-Néanti, …).
Si c'était la trace toponymique du sanctuaire antique, le németon comme le pensaient les Questeurs de Brocéliande, où était le lieu central symbolique qui le justifiait? Lorsque je lui posai la question, Fernand eut simplement un petit sourire et se tourna vers Lorrekey qui le regardait avidement comme si elle attendait aussi cette révélation, mais il resta silencieux.
Bastien nous emmena voir l'église du XV° siècle bien restaurée, légèrement en contrebas de la butte Saint-Michel. Dès l'entrée, le tombeau de marbre de la sainte locale du XVII° siècle, Anne-Toussainte de Volvire, née au château du Bois-de-la-Roche, nous surprit par son volume inhabituel. Bastien attira notre attention sur la mosaïque du grand cerf blanc au sol devant l'autel et sur celle du Saint Graal qui remplaçait un vitrail. Ces oeuvres des débuts des années 1970 étaient dues à Xavier de Langlais, artiste et romancier breton.
Bastien nous dit que pour ce choix décoratif, le conseiller de l'abbé Rouxel alors recteur de Néant et de Tréhorenteuc, était également l'abbé Gillard, son ami jusqu'à son décès en 1979. Et la mosaïque du Graal lui devait beaucoup, elle représentait probablement sa vision personnelle du Graal ou pour le moins, une autre de ses apparences par ailleurs figurées dans "sa" chapelle du Graal, l'église Sainte-Onenne de Tréhorenteuc.
Lorrekey s'approcha de Bastien et tenta d'obtenir des détails, il se contenta de citer les propos de l'abbé décrivant ce que nous avions sous les yeux, (ce qui se retrouvait dans certains romans du Graal): "Tous les vendredis saints, une colombe, venue du ciel, dépose une hostie sur le Saint Graal…"
Elle sembla déçue et se tourna vers Fernand qui murmura "plus tard". Il était temps de finir notre tour dans cette charmante église et de repartir. En sortant un groupe arrivait, je fus surprise et enchantée d'y voir Clarance. Elle était leur guide et lorsqu'elle m'aperçut, elle vint m'embrasser avec joie. Hélas, nos programmes étaient déjà établis, nous devions chacune poursuivre notre route.
Le Jardin-aux-Moines
Nous sommes rentrés dans la forêt et tout près de Tréhorenteuc, nous nous sommes arrêtés sur un petit parking en plein bois. Il n'y avait pas d'indication, mais Bastien connaissait bien les lieux, il négligea les chemins de randonnée les plus évidents pour nous engager sur un minuscule sentier. Au bout de quelques mètres, dans une clairière, le Jardin-aux-Moines s'étalait en une sorte de rectangle d'environ 25 mètres par 6, formé d'une alternance de pierres dressées de grès ou de poudingue blanc et de schiste rouge.
Au XIX° siècle, enfoui dans le sol du sous-bois, il était décrit comme une "chaussée bordée de menhirs". Il n'a été fouillé qu'en 1983, c'était en fait un tertre tumulaire de type armoricain, mais cependant très original. Il date de 3000 environ avant notre ère, avec une extension et une réutilisation ultérieure. Son plan est simple, une sorte de grand rectangle orienté du nord-est au sud-ouest comportant deux séparations internes.
C'était notre dernière étape en groupe, Fernand nous proposa de rester un peu plus longtemps sur les lieux et de rejoindre Tréhorenteuc par le sentier de randonnée. Bastien accepta et repartit avec ses touristes. Fernand sortit de son sac des lampes spéciales à faisceau étroit et coloré dont il déplia les trépieds. Puis il déploya un plan du quadrilatère néolithique que nous avions sous les yeux, l'orienta et plaça ses lampes sur des points précis. Lorrekey était fascinée, elle suivait tous ses gestes avec attention et restait près du plan en se demandant ce qu'il représentait.
Il se servait aussi d'une croix de type Saint-André comme celle-ci:

Lorsque Fernand eut fini, des faisceaux lumineux habillaient le quadrilatère de différentes couleurs. Avec un petit sourire mystérieux, il nous expliqua ce que nous avions sous les yeux. Il avait matérialisé les lignes principales des trajets lunaires et solaires aux moments clés de l'année qui apparemment commandaient les lignes principales du monument mégalithique du Jardin-aux-Moines. Il nous en révéla le détail.

Nous étions loin de l'hypothèse légendaire des moines ripailleurs transformés en pierres!
Et je compris l'intérêt de sa croix de Saint-André:

Elle correspondait à la Croix des solstices et lunistices pour une latitude de 48°.
(LM: Lunistice maxima, Lm: Lunistice minima, S: Soleil aux solstices).
Je restai médusée, mais Lorrekey se mit soudain à danser, puis comme en transe, elle commença à chanter dans un dialecte étrange. Fernand la regardait fasciné et réjoui en se balançant sur place à son rythme. Je reculai un peu pour ne pas les troubler. Lorrekey finit par s'asseoir et Fernand s'approcha de moi. Je lui demandai ce qui arrivait à Lorrekey.
- Elle a manifestement retrouvé un souvenir important de sa vie d'avant, répondit-il.
- C'est l'effet des pierres de ce sanctuaire?
- Et de la matérialisation des trajets célestes. Elle s'est probablement souvenue du schéma de base de ses croyances.
Je ne comprenais pas vraiment ce qu'il voulait dire, mais il ne me révéla rien de plus malgré ma curiosité. Lorrekey revint bientôt vers nous, elle dit simplement "Je crois que j'y suis presque". Fernand lui prit la main et y déposa un baiser.
Le jour diminuait, il était temps de quitter l'endroit pour passer sur la Butte aux Tombes toute proche, là où subsistaient quelques ruines de tumulus néolithiques, avant de retourner à Tréhorenteuc.
Lorrekey nous imposa une halte à la Fontaine Sainte-Onenne où elle descendit pour prélever un peu d'eau. Fernand me confirma que nous étions près de l'ancien temple gallo-romain dédié à Vénus. Par ailleurs, Onenne aurait vécu ici, peut-être à l'emplacement du château Mazerin. A l'énoncé de ce nom, Lorrekey demanda à Fernand si c'était le château de Marzin, un des noms de Merlin. Fernand répondit que c'était peu probable, mais Lorrekey soudainement inspirée se dirigea aussitôt vers un arbre au tronc majestueux.
Fernand me proposa de m'asseoir et d'attendre. Lorrekey tournoyait autour de l'arbre en psalmodiant lorsque soudain je crus voir Merlin venir à sa rencontre. Je voulus les rejoindre, mais Fernand me dit : "Pas maintenant, bientôt" et avec un doigt sur la bouche pour que je me taise, il m'entraîna vers le village.
J'étais frustrée, moi qui n'avait pour but que de rencontrer Merlin afin de mieux comprendre le personnage et faire la part du mythe, voilà que de nouveau il m'échappait! Fernand compatit, mais il me dit que je n'étais pas encore prête pour cela. Je lui demandai ce que je devais faire pour l'être et il me demanda "encore un peu de patience"! En attendant nous devions parler de certaines choses pour lesquelles l'apport de notre ami Abdul serait le bienvenu.
Le défi de Merlin
Le soir même un dîner nous réunissait, Fernand, Abdul et moi. Lorrekey nous rejoignit après le plat principal. Elle semblait bouleversée et demanda à parler à Fernand qui s'éclipsa pour satisfaire sa demande. J'en profitais pour raconter à ma manière notre exploration des "Néan" de la partie occidentale de Brocéliande à la recherche du fameux sanctuaire.
Abdul confirma mon sentiment qu'il fallait comprendre la notion de németon comme un ensemble de lieux géographiques marqués d'une connotation à la fois temporelle (les différents temps importants de l'année dont les solstices et les équinoxes étaient les plus marquants), spatiale selon les grandes orientations des points cardinaux, enfin spirituelle dans la dévotion aux esprits des ancêtres, aux héros civilisateurs et aux influences spirituelles transcendantes ou divines.
Nos deux amis revinrent avec la mine grave et Fernand tenta de nous traduire le discours de Lorrekey. Elle avait effectivement rencontré Merlin qui lui avait rappelé les conditions de son retour dans l'Autre Monde dont elle se languissait malgré tous les efforts de Fernand pour la retenir près de lui.
L'émotion lui mit soudain des sanglots dans la voix et il prit la main de Lorrekey avant de poursuivre. Il nous dit que pour sa part, il respectait plus que tout la liberté de son amie si chère et qu'il ferait tous les efforts nécessaires pour lui permettre d'accomplir son choix même si cela impliquait d'être privé de sa présence.
Elle était donc sortie de son Monde en raison de son attitude insolente. Elle s'était moquée de Merlin et de son Graal dont elle ne voyait plus l'intérêt tant elle était habituée à en bénéficier sans se poser de question et sans en avoir jamais été privée.
Elle avait déjà fait des incursions dans notre monde, mais c'était de courte durée et elle ne s'était pas rendu compte de l'état de conscience qui correspondait à la vie de la majorité de ses habitants. Merlin lui avait imposé un séjour loin des siens et cet exil était assorti de l'oubli de tout ce qui nourrissait alors la moindre de ses pensées naturellement reliées au Centre Eternel du Monde, ce qui lui fournissait auparavant tout ce dont elle avait besoin pour mener une vie harmonieuse avec ses congénères. Ici elle souffrait d'un vide intérieur qui l'affaiblissait peu à peu et la condamnait à terme.
Fernand s'interrompit et regarda Lorrekey en silence. Il semblait navré de ne pouvoir subvenir à ses besoins profonds, elle lui sourit tristement et l'encouragea à poursuivre.
Merlin avait posé des conditions pour son retour : elle devait rencontrer une personne en quête de Merlin ou du Graal, de préférence un être de même sexe (ou du moins ne pas user de séduction) et le jour où cet être, en sa présence verrait le Graal, elle retrouverait son état antérieur.
Je compris que malgré son immense désir de combler Lorrekey, Fernand ne pouvait l'aider! Tous me regardaient en attendant ma réponse.
Je dis:
- Je crois que je suis la seule personne que vous ayez à disposition, mais avant de m'engager, je dois m'organiser pour que cela soit possible.
- Bien sûr, me dit Fernand soulagé.
- Et moi, je suis prêt à t'aider dans ta quête afin que tu puisses aider Lorrekey efficacement, ajouta Abdul.
- Merci, conclut sobrement Lorrekey, les deux mains prises par Fernand qui l'assurait qu'elle y parviendrait. Elle lui glissa quelques mots à l'oreille.
- Ah, je dois préciser une dernière condition transmise ce jour par Merlin: le moment venu, afin de permettre le passage de Lorrekey dans l'Autre Monde, trois doivent devenir douze là où la Terre s'unit au Ciel...
Je regardai Abdul incrédule, je ne comprenais rien. Comme si cela ne suffisait pas de tenter la quête la plus longue d'Occident qui tenait en haleine ou égarait un nombre incroyable de personnes dans chaque génération, il fallait en plus une condition énigmatique!
Abdul me rassura:
- Nous sommes dans le même bateau, notre seule chance est de rester unis dans cette aventure et il n'y a que Lorrekey pour laquelle l'enjeu est vital.
C'était justement pour cette raison que je m'inquiétais, mais je préférais ne pas renforcer leur angoisse par mes doutes. Nous devions en effet tout tenter et les lamentations n'auraient été qu'une perte de temps supplémentaire.
Les neuf cercles de Merlin
Si j'avais été un moment tentée de renoncer à ma quête de Merlin tandis que je me savais près du but, il n'en était plus question, la libération de Lorrekey et donc son "salut" en dépendait. Je ne savais pas par quoi commencer, mais heureusement Abdul avait les idées claires, il me demanda:
- Te souviens-tu où tu peux trouver Merlin?
- Au sein des neuf cercles?
- Les as-tu déterminés?
- J'ai bien avancé, mais il m'en manque encore.
- Alors au boulot!
Je lui montrai ce que j'avais découvert: le cercle de l'eau, du bois, des lieux et personnages sacrés… Il m'aida à les compléter.
Le cercle des Mégalithes se situait autour de la forêt de Paimpont avec en particulier de nombreuses allées couvertes. Les mégalithes étaient effectivement implantés sur une circonférence entourant les hauteurs de Brocéliande vers 100 à 150 m d'altitude et en grande majorité sur les secteurs de schiste rouge. Etait-ce en raison de l'association symbolique de la couleur rouge à la vie (le sang) dans la terre (la déesse-mère)?
J'en dressai les contours: des alignements de menhirs ont été découverts non loin du château de Comper. On y trouve aussi le Tombeau de Merlin… Près d'Iffendic, à côté de l'ancienne forteresse médiévale, un ensemble mégalithique important a été mis à jour. Près de Plélan-le-Grand, la Pierre droite à Maxent témoigne de l'implantation mégalithique en ce lieu. Nous avons déjà parlé des mégalithes du côté de Augan, de Campénéac, Tréhorenteuc et bien sûr de Néant/Yvel.
Le cercle des châteaux-forteresses regroupait de nombreux sites autour de la forêt de Brocéliande, ainsi défendue de tous côtés. Au Nord, le Château de Comper, (Concoret), était attribué à Viviane. À l'origine c'était un château fort médiéval protégé par son immense étang et la forêt. Il aurait été une des résidences de Salomon, roi de Bretagne au IX° siècle.
Au Nord-est, le Château de Boutavent à Iffendic est en ruines. Construit au Moyen-âge sur un éperon rocheux, il était aussi entouré de la forêt et d'un étang de Boutavent. Le château aurait été une des résidences de Judicaël, roi de Domnonée au VIIe siècle. C'était une époque de grand trouble (invasions, pillages) où ce territoire avec son château sur son promontoire, loin des villes importantes et des grandes routes profitait d'une situation privilégiée. Il a été détruit au XIV° siècle (par Du Guesclin).
Au sud-est, le Château à motte de Salomon à Plélan-le-Grand dont il ne subsiste que de rares vestiges était au Moyen-âge un des châteaux du roi Judicaël, il aurait aussi été occupé par le roi Salomon, d'où son nom. Il permettait d'assurer la défense du Gué qui était un des accès importants au territoire de Brocéliande, en particulier vers Paimpont et ses forges.
Au Sud, le Château du Bois-du-Loup (Route de Beignon, Augan) (château de Koat-Louh en dialecte local) se situait sur un coteau du val du ruisseau et de l'étang de Volubo. Construit au XIV° siècle, il est implanté sur un secteur occupé de longue date par l'homme, on a retrouvé des mégalithes dans les environs qui sont maintenant plus ou moins détruits. Après avoir été reconstruit plusieurs fois jusqu'au XIX° siècle, il a été incorporé au Camp de Coetquidan (Ecole et Camp militaire), il est maintenant ruiné.
Au Sud-ouest, le Château de Trécesson sur le territoire de Campénéac a conservé son aspect médiéval, c'est l'un des plus impressionnants châteaux de Bretagne. Il était déjà mentionné comme demeure des seigneurs de Ploërmel et Campénéac dès le VIII° siècle.
A l'Ouest, le Château du Bois-de-la-Roche à Néant-sur-Yvel ou forteresse de Koad Ar Roc'h, qui domine le val du Livet, a été construit fin XV° siècle, ses hommes d'armes défendaient toute la partie ouest de Brocéliande.
Au Nord-Ouest, le Château Ponthus ou de Barenton a été détruit au XIV° siècle par Du Guesclin. Sur ses ruines se dresse le magnifique hêtre Ponthus. Selon la légende, le chevalier Ponthus ancêtre des rois de Bretagne, venu de Galice en Espagne épousa ici la fille du seigneur de Gaël, au V° siècle.
Comper, Boutavent, Plélan, Trécesson et Ponthus sont les plus anciens châteaux de Brocéliande, (probablement les cinq de la légende arthurienne).
Le cercle des portes de Brocéliande regroupe les passages vers le territoire de la forêt, soit en passant l'eau (les gués), des points stratégiques ou d'accès vers le sanctuaire ou nemeton. On trouve en partant du Nord, Pertuis-du-Faux (faux pour fagus, hêtre) entre Concoret et Comper; Iffendic qui est la Porte Nord-est de la forêt de Brocéliande, le bourg et l'église d'Iffendic ont été incendiés par les Normands au Xème siècle, l'église primitive était sur les bords du Meu; Gué-de-Plélan; Pont de la Lande sur l'Aff, près de Beignon, c'était autrefois le Gué-de-la-Lande; Pertuis-Néanti (Porte du Ciel!) près de Tréhorenteuc.
J'étais soulagée, le schéma des cercles de Merlin se précisait peu à peu, mais ce stade, il en manquait encore et je restai bloquée. Abdul me conseilla de commencer par y remettre de l'ordre. Il m'assura qu'un schéma directeur organisait l'ensemble des cercles. On pouvait les regrouper par éléments (Terre, Feu,…)
EAU, 1° cercle de la Mer (qui cernait le territoire lorsque la Bretagne était une île), 2° cercle des Rivières
TERRE, 3° cercle des Pierres-Mégalithes, 4° cercle des Pierres-châteaux-forteresses
FEU, 5° cercle des Portes de Brocéliande, 6° cercle des Lieux sacrés, (fontaines, hauts lieux)
AIR, 7° cercle des Personnages et lieux légendaires, 8° cercle d'une Prison d'air ou de verre grâce aux points remarquables de la course du soleil, des astres et de leurs cycles. En effet au Moyen-âge, on imaginait que les astres se déplaçaient sur des sphères cristallines (ou de "verre") concentriques à la terre.
BOIS, 9° cercle des Limites de la forêt, des bois
De cercle en cercle, lorsque je découvris enfin le territoire de Brocéliande sous un aspect sacré de cosmogramme ou mandala, j'étais enthousiaste, mais je me rendis compte qu'il me manquait une donnée essentielle et je demandai à Abdul:
- Si je comprends bien, c'est au coeur du bois que je peux trouver Merlin, mais à quel endroit?
- Je ne connais pas la réponse, mais tu es près du but, sois attentive et tu sauras.
Fernand qui venait d'entrer ajouta:
- Utilise le langage des oiseaux.
- Comme si les oiseaux allaient me dire où trouver Merlin et le Graal!
- Il faut jouer le jeu, me répondit-il sur le même ton. C'est pour Lorrekey et elle, elle connaît le langage des oiseaux…
- J'espère alors que je la comprendrai, mais de quel jeu parles-tu?
- Ben, le Jeu du Moulin pardi! me dit-il en écartant les bras comme si je ne comprenais décidément rien.
- Ok, donc retour à la case "Merlin", conclut Abdul, on continue le travail avant de se prendre la tête. Je vous rappelle que le temps presse.
- Et oui la roue tourne! s'exclama Fernand.
Je me remis au travail et j'étais occupée depuis un bon moment déjà à trouver une correspondance entre les lieux qui nous avaient permis de définir les cercles de Brocéliande et une figure caractéristique qui nous donnerait accès à un lieu de rencontre possible avec Merlin.
Je traçais des cercles, des intersections, des étoiles…, soudain Lorrekey que je n'avais pas entendu entrer me dit d'une voix douce:
- Tu peux tracer et parcourir autant de lignes, de cercles et de figures que tu veux, mais n'oublie pas de ramener tout au centre, dans le coeur, pour passer au niveau supérieur.
Elle avait fait beaucoup de progrès pour s'exprimer seule, mais elle énonçait une évidence. Si j'avais la représentation d'un cosmogramme de neuf éléments et je savais maintenant que le sanctuaire-németon se situait à l'ouest de Brocéliande, il nous restait à déterminer l'endroit précis du passage possible vers l'Autre Monde, là où la Terre s'unit au Ciel au coeur du bois. Je formulais l'hypothèse que ce lieu correspondait au quadrilatère mégalithique du Jardin-aux-Moines, mais je ne savais pas comment le prouver afin de le proposer aux autres.
Fernand s'approcha alors et dit:
- Merlin te dirait que pour passer de la Terre au Ciel et inversement, quand tu as le cercle, il faut penser au carré.
- Passer du cercle au carré…, murmura Lorrekey qui était bien pâle et fatiguée, mais manifestement très attentive.
- Ok, et je fais comment?
Fernand me désigna alors le calendrier où la fête du jour était marquée d'une croix imprimée en rouge. Je vis Saint André, l'apôtre auquel est associé la croix qui porte son nom: X, et dont la date de fête (30 novembre) marque le début ou la fin de l'année liturgique.
Mais bien sûr, la croix pour passer du cercle au carré!
Je vous passe les détails sur la manière dont nous avons procédé, avec Abdul qui nous avait rejoint, nous avons sorti les cartes, repris nos schémas, fait des essais et des erreurs, les idées se bousculèrent tandis que nous étions tous concentrés sur la même tâche. Nous avons finalement abouti à cette hypothèse:
Le coeur-centre-cosmogramme que nous cherchions était en correspondance avec le territoire de la forêt de Brocéliande.
Les points solaires remarquables nous avaient fourni des points de repère : Saint Jean de Campénéac et Barenton pour le lever du soleil aux solstices.
Nous avions trouvé ces points au cours de la détermination de la croix-chrisme du chemin de croix de l'Abbé Gillard à Tréhorenteuc. le modèle du Chrisme était un cosmogramme sacré avant même sa récupération par le christianisme.
En utilisant la figure de la croix de saint-André, nous devions chercher les points hauts correspondants au coucher du soleil lors des solstices à l'ouest de Brocéliande.
La croix géographique des solstices
De façon symétrique par rapport à Barenton, nous avons d'abord repéré Kernéant près du Château du Bois-de-la-Roche. C'était une évidence: un point haut surplombant l'Yvel et ses affluents à cet endroit et surtout c'était le bourg primitif de tout ce secteur de Mauron et de Néant.
Au sud, en symétrique par rapport à Saint-Jean, Fernand nous désigna Quily, il connaissait bien la région et nous parla d'un Roc-Saint-André dominant la rivière au-dessus de l'Oust traversé par un vieux pont du XVIII° siècle au niveau du bourg du même nom. Des mégalithes avaient été identifiés localement avec un tumulus et des vestiges de dolmen.
Sur ce territoire, on trouvait aussi un Manoir du Val-Néant et ce détail acheva de nous convaincre!
Lorrekey était épuisée, mais heureuse de voir à quel point nous étions mobilisés pour l'aider. Fernand la soutenait de son mieux et lui proposa de l'accompagner pour qu'elle se repose. En partant elle nous dit:
- Il faut que trois deviennent douze.
- Et concrètement? demandais-je.
- Centre sur la Terre, centre du Ciel, centre de l'être, répondit-elle en posant la main sur son coeur avec un petit sourire.
J'ai regardé Abdul, il était grave, concentré et hochait la tête comme si cela lui semblait clair, c'était rassurant, mais une fois seuls, je lui demandai:
- Tu sais comment faire?
- Nous allons trouver et Merlin nous aidera, affirma-t-il.
- J'ai l'impression qu'il nous manque encore l'essentiel, lui dis-je.
- Ce n'est pas le moment de douter, si nous posons les bonnes questions, nous aurons les réponses.